lundi 14 novembre 2016

Tobrouk











 

Tobrouk est une revue de bandes dessinées petit format parue chez les éditeurs Edi Europe, Snec et Sepp. 50 numéros du 10/1967 au 06/1976. Principalement des récits de guerre.

Je vous propose Tobrouk - 002 - 022




Lien: Tobrouk - 022

 





























Des hommes sauvés, hébétés par l'excitation et la fatigue,
arrivent enfin au camp américain. Ils s’aident mutuellement
afin de trouver un endroit où ils pourraient s'asseoir et se taire.
Leurs visages décharnés et leurs cuisses minces portent la
 marque de trois années de quasi-famine en prison.
LE SAUVETAGE À CABANATUAN

Rangers et guérilleros délivrent des survivants de Bataan

Par CARL MYDANS

Le mois dernier, trois ans après l’infâme « Death March » dont ont été victimes suite à la prise de Bataan et Corregidor, une troupe d’U.S. Rangers et de guérilléros Philippin a secouru 486 des survivants de la marche de la mort, détenus dans le camp de prisonniers de Cabanatuan, à 60 milles de Manille. Dans cette histoire et avec des photos, Carl Mydans, qui a connu beaucoup de ces rescapés, raconte l’histoire émouvante de leurs sauvetages par les Rangers.

PAR WIRELESS DEPUIS MANILLE

Au crépuscule du 30 janvier les soldats du 6th U. S. Rangers sont rentrés par la porte principale du camp de prisonniers de guerre japonais de Cabanatuan. Les Rangers se sont frayés un chemin sur 15 miles à travers les lignes japonaises et ils ont crié : « les Yankees sont ici ! Rassemblez-vous à la porte principale ! » Mais il n’y avait plus que quelques pitoyables héros de Bataan et de Corregidor qui étaient encore en vie et capable de les entendre. Il régnait autour d’eux une atmosphère étrange et fantomatique.

Mission accomplie, les Rangers épuisés ont chuté où ils se trouvaient.
 « Ce sont des durs formidables", a rapporté Mydans, " ils ont manipulé les
prisonniers comme des enfants fragiles. Pendant leur rapatriement, ils ont
continué à leur dire des paroles aimables, tapotant souvent des vieillards
sur l'épaule et leur demandant :« Comment ça va maintenant papa ? "
Les émotions humaines ne peuvent renaître immédiatement après avoir été si longtemps bridées. Ces hommes avaient adopté une sorte de mutisme. Trop longtemps, ils avaient vu ce qui est arrivé à ceux qui se sont rebellés, qui ont protesté ou tenté de s’échapper. Lorsque le bruit de la bataille vint à eux, ils se sont agglutinés étroitement dans le sol brun de leurs tranchées ou placés face vers le bas sur les planchers de bambou de leurs baraques. Même lorsqu’on virevoltait et criait autour d’eux, seul quelques-uns se sont bougés. Enfin, ils ont commencé à comprendre quand des mains fortes les ont remis sur pied.Ils ont dit « mon pote, nous sommes des Yankees, nous sommes américains ! Lève-toi et va vers cette porte ! Voici un pistolet. Voici un couteau. Vous êtes à nouveau un soldat ! »

Lentement, la suspicion née de ces corps et de ces esprits perdus a été surmontée. Les hommes qui les ont remis sur pied étaient habillés comme ils n’avaient jamais vu des soldats américains. Leurs chapeaux étaient d’étranges « new Army gear » ; leurs uniformes étaient barbouillés de couleurs « jungle green ». Mais ils étaient courtois. En trois ans ces fantômes de Bataan ne savaient plus ce qu’était la courtoisie. Et maintenant, leurs cris ont rejoint ceux des soldats, « ils sont américains ! Ils sont là ! Dieu, ils sont venus ! Christ, nous sommes heureux de vous voir !


Pour la première fois en trois ans, des cigarettes américaines ont aidé
les prisonniers à se rendre compte que leurs épreuves étaient
terminées. Ils ont également reçu des hamburgers.

Maintenant il faisait noir et les Rangers déplacèrent les colonnes de prisonniers libérés par la porte principale. Un dernier contrôle du camp pour voir que personne n’a été laissé pour compte. Les ordres étaient « faire sortir chaque goddamned man. Faites-les revenir même si chaque Ranger doit transporter un homme sur son dos. »


Ci-dessous : afin de récupérer, les tuberculeux, les plus émaciés et ceux qui
exigent plus que de la nourriture et de la liberté ont été examinés
 et mis en observation sous la tente d’un hôpital.
Quelques-uns des prisonniers se trouvaient toujours accroupis dans leurs foxholes. Les Rangers les ont relevés, les ont poussés gentiment par leurs épaules et conduits dehors en enjambant les Japs morts là où ils sont tombés. On n’a pas beaucoup parlé. La moitié du travail de sauvetage a été effectué mais les jours à venir seront difficile. Les prisonniers étaient faibles, mais ils étaient délivrés et libres, ce qui ressemblait à une transfusion sanguine.

Les Rangers ont dû porter beaucoup de prisonniers, mais certains de ceux qui n’étaient pas trop faibles ont vite senti la nouvelle force de liberté qui a surgit en eux. Ils se sont débattus sur le dos des Rangers et insistés pour marcher seul et par eux-mêmes, comme à nouveau des hommes.

Maintenant il y avait de violents combats sur leur flanc gauche. Plus de 1000 Japonais se sont précipités à partir des abords du village proche. Mais de sous les arbres sont sortis des guérilleros Philippins. Ceci était leur job.

Tous les prisonniers secourus ont reçu, dès que leur colonne avait
atteint la sécurité, un kit de la Croix-Rouge. Le kit contenait un luxe
merveilleux tel que du savon, de la crème à raser et une brosse à dents.
Sur le chemin les Philippins les ont applaudis et leur ont remis des tomates
fraîches à manger.
Fusil pour fusil, les Philippins ont montré qu’ils sont de meilleurs soldats que les japonais et ils le montrèrent une fois de plus cette nuit-là. Ils devaient tirer au-dessus des tas de Japs morts afin de repousser les autres qui attaquaient. Leurs ordres étaient d’arrêter les japonais et ils l’ont fait. Aucun Ranger n’acceptera des félicitations pour un travail bien fait sans dire, « Merci, mais n’oubliez pas les Philippins. Nous avons fait irruption dans le camp mais les Philippins nous en ont sortis. »








Une fière histoire a été écrite.

Cela fait maintenant partie de l’histoire américaine et tous les enfants des générations à venir sauront qui est le 6th Rangers, jamais une histoire plus noble n’a été écrite. Ils ont sauté le 28 janvier à 18 heures. Le Lieutenant-Colonel Henry A. Mucci comme commandant, avec le chef américain de la guérilla le Major Robert Lapham et deux Alamo scouts, ont pris la tête de la colonne. Le Colonel Mucci donna l’ordre à son « wonderful captain » Robert W. Prince : « Faites deux marches de 25 milles et rassemblez-vous à cinq milles du camp de prisonniers et attaquez à 17h29. »

Les Rangers ont voyagé légèrement et rapidement. Ils ne portaient aucun casque, mais juste deux pistolets, un couteau, une cantine et pour deux jours de streamlined rations. « Vous n’avez pas à manger vos rations ou à boire votre eau, » tel était l’ordre, « ils sont pour les hommes que vous allez libérer. Il y a là quelques 150 japonais et vous êtes 121 Rangers. Vous pouvez le faire. »

Les Rangers ont ramassé leur nourriture le long du chemin. « Les Philippins » a déclaré un Ranger, « avait un truc qui s’appelle le bambou sans fil. Je ne sais pas comment il fonctionne mais ils savaient que nous allions venir ". Tout le monde dans chaque barrio était là pour nous rencontrer. C’était une opération secrète et nous avons progressé rapidement. Dans le premier barrio, nous avons reçu quelques bananes. Mais au moment où nous sommes arrivés au troisième, tout le village était sorti pour nous offrir des poulets rôtis enveloppés dans des feuilles de bananier. Ils étaient bien sûr excellents. »

Mais à l’heure H, quand les Rangers couchés le long de la route, étaient prêts à frapper, les Japonais ont installé une division complète devant eux et l’opération a été retardée de 24 heures. Puis le 30, ils ont frappé. Le signal de départ a été les tirs de coups de feu à l’entrée principale. Chaque Ranger avait un travail à faire. Le sergent Theodore R. Richardson de Dallas était l’homme de tête à la porte d’entrée principale. Son premier coup de pistolet a été le signal pour un autre sergent dont le travail était d’abattre une sentinelle Jap sur la tour. Il a tué la sentinelle qui s’y trouvait une fraction de second avant, celle-ci s’est écroulée vers l’arrière, la tête vers le bas suivi de son fusil.

Lançant des grenades devant eux et portant leurs couteaux dans leurs mains, les Rangers ont foncé. Les instructions étaient de « pénétrer à l’intérieur et faire le travail au poignard. Nous ne voulons aucun américain tué dans ce camp ».


Les fantômes de Bataan

La mort faisait partie de notre vie.


Des américains étaient forcés d’enterrer vivant d’autres américains. A la pointe des baïonnettes Jap cet homme est forcé de frapper un compatriote  avec une pelle et puis de l’enterrer.  

Un soldat japonais bat périodiquement trois officiers américains, suspendus par des cordes à une poutre, pour avoir tenté de s’échapper.




J’ai rencontré très tôt ce matin du 31 janvier, à cinq milles à l’intérieur des lignes Jap, les Rangers et les fantômes de Bataan. Beaucoup étaient à pied, d’autres dans des charrettes philippines. C’était une colonne épuisée, Rangers et prisonniers semblables, mais ils étaient enjoués. Ils portaient peu avec eux. Il n’y avait rien de Cabanatuan Camp qu’ils voulaient emporter sauf leur vie. Alors qu’ils s’approchaient de nos propres lignes leur excitation augmenta. Certains attrapèrent mon bras, me tiraient d’une manière ou d’une autre, et me disaient la même chose, « Christ ! nous sommes heureux de vous voir ! » et « Quels gars se sont ces Rangers ! » et « Quelle armée ! »

Les ambulances sont venues et les camions jetaient des nuages de poussière. Tout le monde a été rassemblé dans une ancienne ferme philippine. Des avions de chasse et des Piper Cubs bourdonnaient au-dessus de nos têtes comme des frelons heureux. Les Rangers épuisés se sont couchés où ils étaient, dormant l’un sur l’autre, recroquevillé à côté d’une botte de paille ou couché à plat sur le sol. Les prisonniers assis, encore étourdis ou saisis de façon spasmodique de l’une ou l’autre émotion, riaient et parlaient haut et fort à celui qui était près d’eux.

Certains des prisonniers étaient en mauvais état. Certains restaient muets. Plusieurs croquaient des tomates qui leur étaient données par des philippins ou des hamburgers que les camions de secours leur avaient apportés.

Beaucoup de ces hommes étaient de vieux amis à moi, mais il m’était difficile de les reconnaître. Ils ont dépéri et leurs vêtements étaient rapiécés et bizarres. Certains portaient des uniformes complets et se vantaient qu’ils avaient « sauvé celui-ci spécialement pour cette journée. » La plupart des hommes ont conservé l’insigne de leur grade. Sur le bout de la manche de leur vêtement philippin était cousu le gallon du sergent, l’insigne de la marine, le pin’s d’officier marinier ou les feuilles de chêne d’un major.

Le célèbre chirurgien de Bataan, le colonel James Duckworth, est devenu le
 commandant U. S. du camp de Cabanatuan. Au début de la guerre en 1941, il s’est
cassé le bras gauche. Dans sa hâte pour sortir, avec les Rangers, de Cabanatuan,,
il est tombé et s’est cassé son autre bras.
Se trouvait là le Colonel James Duckworth, le célèbre chirurgien de Bataan qui était le commandant à Cabanatuan. Son bras était en écharpe. Il le rompit lorsqu’il est tombé au cours de l’évacuation du camp. Quand je l’ai pris en photo il a dit, « C’est la première fois qu’on prend ma photo depuis celle prise à Corregidor par Mel Jacoby (correspondant de guerre), à cette époque mon autre bras était cassé. »

Il y avait également le capitaine Robert E. Roseveare qui avait tellement changé que je ne le reconnaissais pas. « Mon Dieu, il est bon de vous revoir, » me dit-il, « vous rappelez-vous de la photo que vous avez prise de moi pour LIFE lors d’une fête à la « Canlubang Sugar Estate » un mois avant la guerre ? »
Le lieutenant George W. Green de la Marine a dû me dire qui il était. Il gisait dans l’herbe, souriant faiblement, vêtu de lambeaux de vêtements mais conservant fièrement sa casquette d’officier de la marine.

« Ça fait longtemps, » dit-il, « très, très longtemps. J’ai entendu dire que Mel Jacoby s’en est sorti. Ça me fait très plaisir. Je me suis arrangé pour qu’un navire le conduise de Cebu vers l’Australie. »

Je lui ai dit que Mel avait été tué plus tard (mort 2 mois après son arrivée en Australie dans un accident d’avion) et il a dit : « Oui, je sais. Nous avions notre propre méthode pour avoir des nouvelles là-dedans. Nous étions assez bien informés.
Des camions et des ambulances ont effectué les derniers cinq milles depuis les lignes Jap vers le 92ème hôpital d’évacuation où l’efficacité et la planification de l’armée a étonné tous le monde. Ils ont été enregistrés et on leur a donné une douche. Les mauvais cas sont allés directement à l’hôpital. D’autres ont été amenés vers des tentes. Tous ont reçu des kits de la Croix Rouge, ils les ont ouverts et ont joué avec eux comme des enfants qui jouent à la poupée.


Certains de ces hommes ont parlé d’y retourner, mais la plupart d'entre eux voulait rentrer chez eux. Ils ont dit vouloir revoir les E.U ».

L’homme de l'armée de terre, l'homme de la marine et un Marine ont été parmi
les 513 rescapés du camp. Ont également été libérés quelques britanniques,
néerlandais et un norvégien. Le 7 janvier dernier, deux jours avant l'atterrissage
Lingayen, les Japonais ont évacué 1.600 prisonniers et les ont transférés
vers d'autres camps.
Un médecin militaire, a déclaré : « ces camarades ont eu la guerre. Nous allons les reconstruire avec le meilleur que nous possédons et puis nous allons les envoyer à la maison. Ils devront tous être classés 4F, ils vont s’asseoir et regarder le reste de ce spectacle depuis l’extérieur.  Et il n’y a pas un autre américain qui en a plus le droit. »

La journée s’achevait et j’ai fait un dernier circuit dans une des tentes. Je suis passé devant un vieil homme assis sur un lit de bébé. Il était vêtu d’une chemise en lambeaux tellement rapiécées qu’il était difficile de distinguer le tissu original. Je me suis arrêté et j’ai mis ma main sur son épaule.

J’ai demandé « Comment allez-vous, papa ? ». Il leva les yeux et puis fondit en larmes. Il a pleuré comme je n’ai vu aucun homme pleurer. Je me suis assis à côté de lui et il a pris ma main et il l’a tenue. On ne parlait pas. Plus tard je l’ai quitté sans qu’aucun de nous n’a prononcé une parole. Quand je suis parti, un jeune marin assis quelques lits plus loin m’a fait signe. Pointant son doigt sur le vieux papa, avec un sanglot dans sa propre voix, il a dit « c’est la première fois, que le vieil homme a pleuré depuis qu’il a été capturé ».

Lien: Tobrouk - 002


4 commentaires:

  1. Reportage absolument poignant du Life Mag, merci Lulu !!

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  2. Poignant, en effet. Merci Lulu pour ce témoignage ainsi que pour les revues.

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  3. En effet quand on lit l’histoire du vieux bonhomme à la fin du récit ça te donne des frissons et la chair de poule.

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  4. Vos cours d'histoire sont excellents.Si vous n'êtes pas enseignant,le corps professoral a perdu un très grand pédagogue.Grand merci.

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